mercredi 2 novembre 2022

Lecture analytique linéaire : l'évasion de Manon Lescaut

 


Introduction :

Après avoir déjà été séparés et réunis plusieurs fois, les deux personnages de Des Grieux et Manon vont ici se retrouver. Suite à leur vol de l’argent et des bijoux de M. de G… M…, les deux amants ont été emprisonnés, Manon à l’Hôpital, et Des Grieux à Saint-Lazare. Des Grieux s’est évadé, en tuant au passage un religieux. Et ici il organise l’évasion de son amante, grâce à l’aide de son nouvel ami M. de T… et en déguisant Manon en homme.

 

Structure du texte (mouvements) :

* 1ère partie : lignes 1 à 10 (« … décemment à la porte. ») : Le travestissement de Manon : la préparation de l’évasion.  

* 2ème partie : lignes 11 à 16 (« Le reste du jour… séparé de Manon ») : L’évasion de Manon de l’Hôpital.

* 3ème partie : lignes 17 à 24 (« Ce transport… ») : Les réticences du cocher : dernier obstacle à la fuite.

 

L’extrait s’organise sur l’organisation de l’évasion, et sur des obstacles à cette évasion. Le suspense est ainsi entretenu jusqu’à la fin de ce passage pour savoir si le plan réussira ou non. Le mouvement général du texte rapproche progressivement les deux amants, dans une liberté retrouvée pour Manon.   

 

Problématique :

* En quoi cet extrait, romanesque, maintient-il le suspense sur l’issue de la réalisation du plan élaboré par Des Grieux (et son ami) ?

 

* En quoi le déguisement est-il mis au service de la tension dramatique de tout ce passage ?


Analyse linéaire :

1ère partie (l. 1-10) :

 

* L’outil principal de l’évasion est le déguisement de Manon en homme : cet aspect est mis en évidence au long de cette première partie :

- champ lexical des vêtements masculins très développé, avec répétition de certains termes : « juste-au-corps » (l. 2, 4), « surtout » (l. 2, 4, 9), « mes poches » (l. 2-3), « une de ses deux vestes » (l. 3-4), « culotte » (l. 5,8), « cette pièce » (l. 6). Cette insistance montre que les vêtements sont l’outil principal de la réussite de la fuite de Manon, et met notamment l’accent sur le fait qu’elle va ressembler ainsi à un homme, masquer son identité féminine qui attirerait l’attention de ceux qui gardent ces lieux destinés à emprisonner des femmes (Hôpital La Salpêtrière).

- à l’inverse, les vêtements féminins, qui ne seront pas visibles par des observateurs extérieurs, et donc ne peuvent jouer un rôle de travestissement, sont vite évacués au début du paragraphe : « du linge » (l. 1) (terme général, imprécis, désignant des sous-vêtements) ; seulement deux vêtements cités (« du linge, des bas » l.1) ; fin de la liste par un « etc. » (l. 2) qui montre que cet aspect ne va pas avoir d’incidence dans la suite du récit et est donc écarté d’emblée par Des Grieux narrateur.

- l’apparence extérieure permet l’efficacité du déguisement :

Ä l’apparence de Des Grieux ou de M. de T… venus voir Manon en journée et qui doivent ensuite ressortir de l’établissement sans que l’on remarque un changement dans leur apparence extérieure. La négation autour du verbe « voir » (« ne laissait rien voir » l. 2) évoque le regard du personnel de la prison, comme le verbe « sortir », employé deux fois (l. 4, 8) : la chambre-cellule de Manon est un lieu privé, caché, alors que passée la porte de ce lieu, les regards extérieurs deviennent un danger potentiel. Dans le premier cas, le danger est écarté, comme l’indique le participe présent « me suffisant » (l. 4) dont le verbe à l’infinitif dépend. Le deuxième emploi est suivi de l’explication (lignes 9-10) de la manière dont Des Grieux pourra être observé sans dommage, et le verbe est répété par son synonyme « passer décemment la porte » (l. 10), où l’adverbe « décemment » renvoie encore au jugement extérieur, moral, sur l’apparence de Des Grieux quand il sera observé.

Le complément circonstanciel de lieu « dans mes poches » (l. 2-3) indique une volonté de dissimuler, ici ce que Des Grieux a apporté pour travestir Manon.

Ä l’apparence que Manon aura au moment où elle sortira de l’Hôpital la nuit venue. Les déterminants possessifs renvoyant aux deux hommes présents indiquent qu’elle se déguise en homme : « une de ses deux vestes » (M. de T…) (l. 3-4) ; « mon juste-au-corps » (Des Grieux) (l. 2). Le pronom « la mienne » est suivi immédiatement du complément d’objet indirect « à Manon » (l. 9), qui montre que l’apparence habituelle de Des Grieux devient celle de Manon. Le groupe nominal « son ajustement » (l. 5) renvoie aussi à une manière de se vêtir qui est pensée, organisée en un but précis, l’évasion. Les verbes et les pronoms personnels qui les accompagnent montrent aussi ce passage, ce mouvement, des vêtements des deux hommes vers Manon : « M. de T… lui laissa » (l. 3) ; « je lui donnai » (l. 4) ; « Je laissai la mienne » (l. 8-9).  

 

* Dès ce moment, les circonstances créent du suspense, et donc une forme de tension. Le plan élaboré par les personnages laisse imaginer au lecteur une certaine suite d’événements. Pour créer une tension dramatique, des obstacles se placent en travers qui laissent le lecteur douter un moment de la réalisation du projet.

Ainsi cette première partie du récit s’organise elle-même en trois étapes, soulignées notamment par le changement de paragraphe :  1ères explications sur la manière dont Manon va être déguisée en homme (l. 1-5), puis obstacle (l. 5-8) de la culotte oubliée (l. 5 : « excepté la culotte que j’avais malheureusement oubliée »), ƒ obstacle pour lequel une solution va être trouvée (l. 8-10). Ce découpage permet de créer une tension narrative, un suspense, et de laisser entendre un moment au lecteur que l’évasion ne va peut-être pas se réaliser. Cela permet de jouer sur les possibles narratifs.

- Étape  : le plan semble bien rôdé, et se dérouler correctement : la phrase qui débute par l’imparfait « j’avais avec moi, pour Manon » (l. 1) explique certains détails du plan (présence de deux verbes à l’imparfait dans cette phrase), et indique donc une préparation en amont, avant d’arriver à l’Hôpital ; l’enchaînement des verbes au passé simple (l. 3 & 4) montre une exécution efficace de la part des personnages ; cette première étape se termine par l’emploi d’une négation forte (« il ne se trouva rien de manque » l. 4-5) qui semble mettre en valeur l’efficience de l’organisation.  

- Étape  : Mais la phrase précédente n’est pas achevée et un élément vient contrecarrer le déroulement de cette chaîne d’événements : la phrase est en deux parties qui s’opposent, la virgule soulignant cette structure. « excepté » introduit cette opposition, et un élément vestimentaire est alors cité, « la culotte » (l. 5), focalisant l’attention du lecteur sur un grain de sable qui risque de faire échouer le plan d’évasion : nous avons vu combien l’attention du lecteur avait été portée sur les vêtements, outils essentiels de la fuite de Manon. Le fait de terminer le paragraphe sur le participe passé « oubliée », puis de démarrer le suivant en reprenant le problème par le groupe nominal de la même famille (« l’oubli » l. 6) accentue encore le suspense, la tension, comme le changement de paragraphe qui, visuellement, laisse le lecteur attendre la suite du récit. La précision apportée par l’adjectif « nécessaire » (l. 6) insiste encore sur le fait que l’absence de culotte risque de tout compromettre, comme le verbe « arrêter » (l. 8) en fin de phrase qui semble mettre en valeur un coup d’arrêt : le lecteur est ainsi placé dans une autre chaîne d’événements, en imagine une autre que celle de l’exécution du plan présenté précédemment. 

Des Grieux va aussi mettre en avant son avis de narrateur (« malheureusement » l. 5) afin de faire prendre en pitié les personnages par le lecteur, comme il met en évidence les sentiments qui étaient les leurs à ce moment (en tant que personnages), afin que le lecteur puisse s’identifier aux personnages et être lui aussi comme angoissé par l’obstacle et donc le risque de voir le plan échouer : le « désespoir » (l. 7) marque une angoisse très forte, l’absence (préfixe négatif « dé ») de projection optimiste vers l’avenir ; ce « désespoir » contraste de plus avec la « bagatelle » (l. 7), le détail infime, placé immédiatement après dans la phrase, marquant la possibilité d’un échec d’autant plus cuisant qu’il serait dû à un petit défaut d’organisation ; le rire des personnages est évacué, s’inscrivant dans une hypothèse impossible que l’emploi du subjonctif met en avant (« eût » l. 6 & 7).

- Étape ƒ : L’adverbe d’opposition « cependant » (l. 8) placé en début de phrase souligne que le risque d’échec va être contrecarré. Autant les personnages semblaient placés dans l’incapacité de continuer à agir, autant ici Des Grieux montre l’inverse : l’expression « je pris mon parti » (l. 8) indique qu’il est de nouveau maître de ses choix et donc de la suite des événements. Le retour du passé simple montre aussi le retour de l’avancée du récit, alors que le récit a fait une pause dans l’étape 2 (avec des verbes au plus-que-parfait, au mode subjonctif ou à l’imparfait). Les explications données (« sortir moi-même sans culotte » l. 8, « à l’aide de quelques épingles » l. 9) indiquent que l’obstacle est levé, que le plan initial est remis en route.

 

* Outre le suspense, ce passage crée une tension par d’autres moyens : le récit se veut haletant, par un rythme rapide, quand les actions s’enchaînent :

- emploi de phrases courtes : phrases simples l. 1 & 3 & 9 ; ou en deux propositions grammaticales assez courtes l. 4, 8.

- usage répété de verbes au passé simple (« retournâmes », fûmes », « laissa », « donnai », « trouva », « pris », « laissai », « mis »), qui indiquent des actions ponctuelles, qui font avancer le récit.

- ellipses narratives ou sommaires (= résumés d’actions) pour se focaliser sur les moments les plus importants : pas de narration précise de l’entrée dans l’Hôpital jusqu’à la chambre de Manon ; l. 10-11 pas de narration de la sortie de l’Hôpital des deux hommes ; et dans la partie 2, résumé de toute la journée en une courte phrase « le reste du jour » (l. 11).

- la négation restrictive qui encadre le groupe nominal temporel « un moment » (« nous ne fûmes qu’un moment » l. 3) souligne d’emblée combien les personnages agissent vite et donc de manière organisée et déterminée.


2ème partie (l. 11 à 16) :

 

* Ici encore, l’objectif est de permettre au lecteur de vivre par procuration les événements, de s’identifier aux personnages, notamment à Des Grieux. Plusieurs moyens le permettent :

- Le narrateur donne des précisions spatio-temporelles ou de circonstances pour que le lecteur puisse imaginer la scène de la sortie de Manon de l’Hôpital : utilisation d’une proposition participiale pour indiquer le moment où se déclenche la suite du plan (« la nuit étant venue » l. 11) ; précision de l’emplacement du carrosse sur place (« un peu au-dessous de la porte de l’Hôpital » l. 12) ; précision, détail, une fois encore donné par une proposition participiale sur l’organisation (« notre portière étant ouverte » l. 13).

- Le rythme reste rapide, pour montrer à la fois que les événements s’enchaînent vite, au vu du danger, et selon le plan établi, ce qui poursuit la tension initiée dans la partie 1 : négation liée à l’adverbe de temps « pas longtemps » (l. 12-13) pour montrer une attente courte, qui contraste avec la « longueur insupportable » (l. 11) de la journée avant l’évasion ; autre indication temporelle par le complément circonstanciel de temps « à l’instant » (l. 14) ; phrases courtes (l. 11, 15), ou en deux propositions grammaticales assez courtes (l. 11-12, 12-13, 13-14, 14-15) qui donnent un rythme élevé, et offrent l’illusion d’une suite d’actions enchaînées rapidement.

- L’emploi fréquent, ici encore, de verbes au passé simple (« parut », rendîmes », fûmes », « montèrent », « reçus », « demanda », « fus », « fit », « dis ») indique un enchaînement d’actions de premier plan, qui affichent une avancée dans le récit.

- Une fois encore, Des Grieux narrateur offre au lecteur certaines de ses émotions ou sentiments : le verbe « me parut » et l’adjectif « insupportable » (l. 11) soulignent la douleur de l’attente ; l’adjectif « chère » (l. 14) rappelle son amour pour Manon ; il indique aussi que Manon a eu peur, par le verbe à l’imparfait de description « tremblait » (l. 14) ; les hyperboles dans ses paroles au style direct indiquent aussi son amour (« au bout du monde » ; « ne jamais être séparé » l. 15-16).

 

* La libération de Manon est représentée, puisqu’il s’agit du moment précis où celle-ci se produit.

- Tout d’abord le motif de la porte apparaît, déjà évoqué dans la partie 1 (l. 10), mais qui concernait alors Des Grieux (tout en montrant ainsi aussi que libérer Manon, c’est aussi se libérer lui-même en la retrouvant) : « la porte de l’Hôpital » (l. 12) est citée, et liée dans cette phrase au carrosse qui, en tant que mode de transport, est l’outil de la fin de la fuite, de la libération de Manon ; « notre portière étant ouverte » (l. 13), même s’il ne s’agit pas de la porte de la prison, évoque aussi la fuite et la liberté.

- Ensuite, les verbes de mouvement montrent aussi cette libération, alors que la prison est synonyme d’immobilisme : deux occurrences du verbe « toucher » apparaissent, d’abord énoncée par le cocher (l. 15) (qui représente aussi par sa fonction le déplacement), puis reprise immédiatement après, au style direct (donc de manière encore plus visible), par Des Grieux (« touche » l. 15) ; l’autre impératif utilisé par Des Grieux dans la même phrase est « mène-moi » (l. 16) qui rappelle aussi le mouvement d’éloignement de la prison, la projection vers un autre espace que celui de l’Hôpital, espace indéfini (« quelque part » l. 16), mais caractérisé par le fait d’être avec Manon (proposition subordonnée relative, débutant par le pronom relatif de lieu « où » : « où je ne puisse jamais être séparé de Manon » l. 16) ; et le « bout du monde » (l. 16) s’oppose fortement avec l’univers restreint de la chambre carcérale de Manon, élargissant l’espace à la planète entière ; le verbe « montèrent » (l. 14) indique encore la fuite, puisqu’il s’agit d’être dans le carrosse qui les éloignera de la prison.

On peut noter au passage que les paroles de Des Grieux semblent annoncer la suite du roman, quand les deux amants se retrouveront sur le continent américain, bien loin de la vieille Europe.  

 

* Lié à la libération de Manon, le rapprochement des deux amants qui étaient séparés depuis leur emprisonnement se fait progressivement au long de cette partie du texte. Les verbes de mouvements ou les indications spatiales permettent de représenter ce rapprochement : le verbe de mouvement « nous nous rendîmes » (l. 11-12) l’indique, d’autant qu’il est complété par une indication spatiale qui se termine par le nom du lieu où se trouve Manon, « l’Hôpital » (l. 11) ; le verbe de mouvement « montèrent » (l. 14) montre une proximité encore plus grande de Manon avec Des Grieux ; auparavant, le rapprochement des deux amants était visuel, ce qu’indique les verbes « voir paraître » (l. 13). Puis le rapprochement se termine bien entendu par un contact physique, souligné par le complément circonstanciel de lieu « dans les bras » (l. 14), lui-même précédé par le verbe « reçus » (l. 14) qui indique aussi cette proximité physique des deux personnages.

 

* Si Manon apparaît ici comme un personnage fragile par la comparaison à la « feuille » (l. 15), petit élément végétal, Des Grieux semble acteur de cette libération, de leur existence, mais cela n’est qu’une illusion. Sa force apparaît par l’emploi des deux verbes à l’impératif, rapportés de plus au style direct, ce qui fait entendre en quelque sorte la voix du personnage au moment des faits : « Touche », « mène-moi » (l. 15 & 16). Il donne des ordres au cocher, veut le faire agir dans le sens qu’il souhaite. Mais cette apparence est contredite par le début du paragraphe suivant, par les hyperboles et l’imprécision spatiale qui reflètent plutôt son bonheur de retrouver son amante, et par la fin de son propos qui dévoile l’identité féminine de la nouvelle venue (Manon est un prénom uniquement féminin), qui tranche bien entendu avec le soin apporté à la déguiser en homme. Des Grieux se montre ici imprudent.

 

3ème partie (lignes 17 à 24) :

 

* Une nouvelle fois, un obstacle se place en travers de l’accomplissement du projet de fuite, et une nouvelle fois Des Grieux en est le responsable. Après avoir oublié la culotte, il énonce au cocher l’identité de celle qui vient d’entrer dans le carrosse, brisant ainsi l’illusion masculine créée par le déguisement. La tension dramatique est relancée après le soulagement de la partie 2 qui montrait une réalisation sans encombre du plan, et le bonheur des personnages auxquels le lecteur pouvait s’identifier. Comment cette tension est-elle mise en valeur ?

- des groupes nominaux péjoratifs qualifient de manière négative la situation : « fâcheux embarras » (l. 17) & « mauvaise affaire » (l. 19) et soulignent combien le moment est critique et peut aboutir à l’échec de l’évasion (s’enfuir à pied ne serait pas assez rapide et les laisserait à découvert) : « nous étions trop près de l’Hôpital pour ne pas filer doux » (l. 23), explique clairement Des Grieux à Renoncour, mais aussi au lecteur, rappelant par ces références spatiales le danger que représente le lieu de la prison de Manon.

- Durant les lignes 17 à 21, une nouvelle pause dans l’enchaînement des événements apparaît, comme aux lignes 5 à 8 : si des verbes au passé simple parsèment les lignes 17-19, ils concernent les réflexions des personnages (Des Grieux : « dont je ne fus pas le maître » l. 17 et le cocher : « le cocher fit réflexion » l. 18), et leur prise de parole (verbes de parole : « dis » l. 18 ; « répondit » l. 19). Ensuite, l’imparfait s’impose, parce qu’il s’agit de paroles rapportées au style indirect, mais qui expriment aussi des réalités et non des faits (triple emploi du verbe « être » à l’imparfait l. 20, 21, 22) : le récit n’avance plus, s’enlise. Le danger que quelqu’un s’aperçoive de la disparition de Manon et sorte dans la rue s’accentue aux yeux du lecteur.

 

* Comme dans la 2ème partie, les possibles narratifs se modifient et suivent trois étapes :

 Le paragraphe des lignes 11 à 16 va dans le sens du plan, des personnages principaux. L’avancée rapide des événements (voir plus haut) souligne cette chaîne narrative.

Puis vient l’obstacle du dévoilement de l’identité de Manon au cocher et sa réticence à les transporter (lignes 17 à 22). De nouveau, un autre déroulement narratif se dessine, différent de celui prévu et espéré : le plan peut échouer, Manon peut être reprise, et il lui sera sans doute alors très difficile de sortir de l’Hôpital. C’est ce qu’indique le « fâcheux embarras » (l. 17). Le verbe « faillit » nuance toutefois car Des Grieux narrateur indique de suite que le problème a été résolu, mais le lecteur ne sait pas encore comment, ce qui est aussi encore un moyen de susciter l’envie de poursuivre la lecture pour connaître le moyen employé pour se sortir d’embarras. Dans la portion de phrase des lignes 18-19, on observe une opposition entre la proposition subordonnée circonstancielle de temps « lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits » et la proposition principale et une autre subordonnée « il me répondit que… affaire » : la volonté, le souhait des deux amants (verbe « voulions »), leur direction (« la rue », « être conduits »), qui correspondent au plan initial, à la chaîne d’événements d’abord envisagée, sont contrecarrés par la crainte du cocher (« craignais »), et le subjonctif « engageasse » qui renvoie leur transport par le carrosse dans l’irréel, l’hypothétique. La négation ligne 21 « il n’était pas d’humeur » montre que la volonté du cocher s’oppose à celle des deux amants, en soulignant son avis : le chemin que les deux amants veulent suivre peut engager sa propre « perte », donc il bloque cette issue narrative.  

ƒ Enfin la solution de l’argent promis au cocher débloque la situation (lignes 22-23). Des Grieux comprend la motivation réelle du cocher, l’argent, comme le souligne le lexique : « payer », « plus cher », « louis d’or », « gagner » (l. 22-23). Les paroles de Des Grieux sont de nouveau rapportées au style direct aux lignes 23-24, faisant écho à la fois aux paroles du cocher (l. 19-21) qu’elles vont désamorcer, et à ses propres paroles (l. 15-16) qui ont créé le problème : Des Grieux résout le problème, l’obstacle, qu’il a lui-même généré. L’écho aux paroles des lignes 15-16 est aussi tangible par le même emploi de l’impératif (« Tais-toi »), qui montre que Des Grieux reprend la main, impose de nouveau sa volonté, et s’oppose au contenu des paroles du cocher puisque le verbe « taire » se rapporte justement au fait de stopper les mots de l’autre. La dernière phrase du passage montre un retour au plan de départ, à la chaîne d’événements prévue, en l’accentuant même : il ne s’agit plus de faire disparaître l’Hôpital en s’en éloignant, mais en le brûlant (c’est évidemment une plaisanterie de Des Grieux, que l’emploi du conditionnel « m’aurait aidé » range dans la catégorie de l’irréel). L’aide apportée par le cocher à Des Grieux est mise en valeur par le verbe et le lien entre les deux pronoms personnels : « il m’aurait aidé ».   

 

* Des Grieux semble ne plus être maître de la situation pendant un moment (étape ) :

- Il qualifie de « transport » (l. 17) sa réaction précédente, notant ainsi une forme d’enthousiasme et de manque de maîtrise de ses sentiments, ce que la proposition subordonnée relative qui qualifie ce transport indique expressément : « dont je ne fus pas le maître » (l. 17). Il est à noter que le groupe nominal « ce transport » est sujet du verbe « faillit de m’attirer », où Des Grieux est en position de pronom complément (« m’ »), jouet de ce sentiment et des conséquences, comme à la ligne 22 (« me faire payer »). L’« envie » (l. 22) du cocher, donc sa volonté, son choix, domine celle de Des Grieux.

- Ensuite, c’est le cocher qui s’exprime. La parole est une forme de pouvoir, que Des Grieux perd sur plusieurs lignes (l. 18 à 21). Le cocher livre sa pensée (« fit réflexion » l. 18), mais aussi ses sentiments, les imposant à Des Grieux (« craignait » l. 19, « n’était pas d’humeur » l. 21).

- Le cocher confirme que le déguisement de Manon, principal outil de l’évasion, n’existe plus : le verbe « voir » renforcé par l’adverbe « bien » (« il voyait bien » l. 20) renvoie aux apparences ; le cocher remplace la désignation/description de « ce beau jeune homme » par une autre, un autre groupe nominal, « une fille » (l. 20), montrant qu’il a bien compris. Il a aussi compris ce qui est en train de se dérouler, puisqu’il l’énonce par la proposition subordonnée relative : « que j’enlevais de l’Hôpital » (l. 20-21), dévoilant le secret.

 

* On notera des interventions de Des Grieux en tant que narrateur dans son récit, outre le fait qu’il l’organise pour recréer la tension vécue au moment des faits. Cela crée une certaine distance vis-à-vis des faits, notamment au moment où la tension retombe puisque le lecteur comprend que les personnages vont réussir à s’enfuir. Ainsi dans cette dernière partie, il use de l’humour (qui est une forme de mise à distance) : « la délicatesse de ce coquin » (l. 22) le montre, puisque le terme « délicatesse » est ironique, la pression que le cocher met sur Des Grieux dans un tel moment de danger ne relève pas d’une délicatesse de caractère, au contraire, cela démontre une forme de cynisme, presque de violence. Le nom « coquin » conserve ici son sens ancien de gueux, personnage infâme, et n’est donc pas spécialement ironique. Le choix du cocher de parler d’« amour » (l. 21) à l’égard de Des Grieux est aussi amusant, puisqu’il ne peut s’agit de ce sentiment entre les deux hommes, et que l’amour qui existe dans ce carrosse est représenté par Des Grieux et Manon. La dernière phrase aussi relève d’une forme d’ironie, par l’exagération (brûler est pire que s’en éloigner ; l’adverbe « même » souligne cette hyperbole) : on ne voit pas ce que les personnages auraient à gagner à brûler l’Hôpital, bâtiment et institution imposants. Nous avons aussi déjà indiqué que le choix du verbe « faillit » (l. 17) indique d’emblée au lecteur que cet obstacle n’en restera pas longtemps un. Il anticipe sur la suite, comme il le fait à d’autres moments de son récit, montrant qu’il maîtrise l’art de raconter.

 

Conclusion :

* Des Grieux démontre qu’il maîtrise l’art du récit, reconstituant cet épisode de son passé afin de le faire revivre à son interlocuteur, Renoncour, mais aussi au lecteur. Il varie le rythme de la narration, livre ses sentiments, rappelle les obstacles à cette péripétie de sa vie, et suscite ainsi l’intérêt pour un passage romanesque de ses aventures en compagnie de Manon.

 

* Le romanesque de ce passage est aussi dû à un outil traditionnel du récit mettant en scène des revirements de situation, des rebondissements, pour créer notamment du suspense : le déguisement permet de masquer une identité mais peut toujours être démasqué. Des Grieux lui-même masque le fait qu’il n’est pas complètement vêtu. Les personnages sortent ainsi des règles qu’on leur impose et retrouvent une liberté de mouvement, retrouvent une capacité à se construire un avenir commun.

 

* Les deux amants ne sont réunis que pour un temps, puisque Manon va trahir encore une fois Des Grieux en suivant un nouvel amant, ce qui les mènera de nouveau à l’emprisonnement. Donc cet épisode se reproduit plus tard. Des Grieux sortira de prison grâce à son père, mais Manon connaîtra ensuite la déportation vers le continent américain.

 

dimanche 30 octobre 2022

Quelles différences entre commentaire de texte écrit et lecture analytique linéaire pour l'oral ?

 


La même chose, mais dit et présenté autrement ! :

https://blog.averroes-elearning.com/bac-francais-commentaire-compose-analyse-lineaire/

 

 


 

Lecture analytique linéaire : la rencontre de Manon Lescaut et de Des Grieux

 


 

Introduction :

Cet extrait est essentiel puisqu’il rapporte la rencontre des deux personnages principaux de ce roman, le Chevalier Des Grieux et Manon Lescaut. Le roman en est encore au début. Le premier narrateur s’appelle Renoncour, et il est « l’homme de qualité » qui apparaît dans les différents tomes des Mémoires d’un homme de qualité, dont Manon Lescaut est le 7è. Renoncourt vient de céder la place au principal narrateur du roman, Des Grieux lui-même. Ce dernier vient de se présenter : situation sociale, études, projets de sa famille pour lui. Mais la rencontre va bouleverser l’ordre établi.

 

Structure du texte (mouvements) :

* 1ère partie : lignes 1 à 6 (« … aussitôt. ») : Les circonstances. Mise en place de la scène avant la rencontre des deux personnages. 

* 2ème partie : lignes 6 à 12 (« Mais il en resta une… mon cœur ») : La rencontre (visuelle) ; le coup de foudre de Des Grieux.

* 3ème partie : lignes 12 à 20 (« Quoiqu’elle fût… et les miens. ») : La rencontre se concrétise par le dialogue entre les deux personnages.

 

L’ensemble de texte vise à montrer que cette rencontre est comme inéluctable, et que Des Grieux éprouve immédiatement un amour passionné pour Manon, même s’il ne la connaît pas encore.   

 

Problématique :

* Comment ce texte s’inscrit-il dans le topos de la rencontre amoureuse ?

* En quoi cette rencontre amoureuse est-elle placée sous le signe du destin/du tragique ?

 

Analyse linéaire :

1ère partie (l. 1-6) :

 

* Des Grieux met d’abord en place le cadre spatio-temporel de la scène qu’il va raconter : un certain nombre d’indices permettent au lecteur de se situer dans le temps et dans les lieux de la future rencontre :

- indices spatiaux : la ville, réelle, d’Amiens (l. 1) est citée : réalisme du récit, confirmé par une autre ville du nord de la France : Arras (l. 4). Le cadre urbain est rappelé ensuite par le groupe nominal « cette ville » (l. 3). Plus précisément, le cadre de la rencontre va s’effectuer auprès d’une auberge : le complément circonstanciel de lieu « jusqu’à l’hôtellerie » (l. 4) l’indique.

- le mouvement vers ce lieu, qui va y amener Manon, est souligné par la référence au « coche d’Arras » (l. 4), moyen de transport et provenance, confirmé par celle de la proposition subordonnée explicative qui évoque des « voitures » : « où ces voitures descendent » (l. 4-5).

- indices temporels : outre les indices temporels qui invitent à penser qu’une forme de destin s’impose (voir plus bas), certains permettent juste au lecteur de se situer : « la veille même de celui que je devais quitter la ville » (l. 2-3) débute la phrase, situation temporelle (un jour) précisée ensuite par un moment de cette journée, par la proposition participiale apposée « étant à me promener avec mon ami » (l. 3) qui indique un temps de loisir, de détente des deux personnages. 

- Des Grieux en profite aussi pour présenter l’un des personnages qui va avoir une grande place dans le récit à suivre : « mon ami, qui s’appelle Tiberge » (l. 3). Outre le groupe nominal qui précise la relation qui les unit, l’amitié, la proposition subordonnée relative nomme le personnage, ce qui l’individualise aux yeux du lecteur.

* Des Grieux maîtrise l’art du récit afin de susciter l’intérêt du lecteur :

- Le déclenchement des événements se fait progressivement : les temps des verbes indiquent un passage du cadre au début des événements : le plus-que-parfait permet de remonter un peu avant le jour de la rencontre (« j’avais marqué » l. 1) ; l’imparfait évoque le programme fixé (« je devais » l. 2-3). Puis apparaissent des verbes au passé simple qui rompent la tranquillité du moment et le programme fixé : « nous vîmes », « nous le suivîmes » (l. 4).

- Le narrateur use d’une forme de suspense. Il prépare son effet, en retardant l’apparition de Manon, mais en laissant entendre qu’un événement majeur se prépare, que Des Grieux narrateur veut raconter. C’est aussi ce à quoi servent l’arrivée plus tardive des passés simples. L’indication de la « curiosité » (l. 5) des deux hommes doit aussi susciter celle du lecteur. Le choix du point de vue interne soumet le lecteur à celui du narrateur-personnage (la vue : « nous vîmes » ; un sentiment, la « curiosité »). Le lecteur doit aussi suivre le mouvement du personnage qui reconstitue dans l’ordre ce qui s’est déroulé : d’abord la promenade (l. 3), puis l’arrivée du coche (l. 4), et le fait que les deux personnages suivent ce coche jusqu’à son arrêt (« nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie » l. 4). Enfin, des personnages animent la scène, mais au pluriel et anonymement : « quelques femmes » (l.5). Le lecteur attend donc ce qui doit constituer l’objet du récit, ce qui le justifie (on ne raconte pas ce qui est commun, banal, habituel). Il va falloir attendre la ligne 6 pour enfin évoquer le personnage qui justifie cette mise en scène de la part de Des Grieux (« Mais il en resta une »).  

* Des Grieux souligne qu’une forme de destin guide les deux personnages vers leur rencontre :

- Le temps accable Des Grieux dès le début de cet extrait : Les trois premières phrases lignes 1-2 soulignent que même quand il croit faire un choix, agir (il est sujet du verbe « avais marqué » l. 1, et donc apparemment acteur de sa vie, du choix de retarder son départ -> COD « le temps de mon départ d’Amiens » l. 1), il subit une forme de fatalité qui doit l’amener à rencontrer Manon : il reprend le verbe « marquer » (« que ne le marquais-je ») dans une formule exclamative qui exprime une forme de regret, liée au temps, ce que  montre l’écho entre « le temps de mon départ » et « un jour plus tôt ». Le regret est aussi exprimé par l’emploi de l’interjection « hélas » (l. 1) et par celle du conditionnel passé « j’aurais porté » (l. 2) qui laisse imaginer un autre enchaînement d’événements, une autre existence pour Des Grieux que celle qu’il a menée avec Manon. Le verbe « devais » (l. 3), précédé de l’indication temporelle « la veille » (l. 2), indique encore une fois une ligne d’événements autre, prévue ; mais Des Grieux a modifié son emploi du temps, et cela va entraîner pour lui une autre existence.

- Les lieux sont aussi porteurs d’une forme de fatalité : Amiens est le lieu de la rencontre de Des Grieux et de Manon. L’écho entre « mon départ d’Amiens » et le complément circonstanciel de lieu « chez mon père » (l.2) est synonyme d’une autre vie sans Manon, mais qui ne s’est donc pas produite. L’insistance dans la suite sur la configuration spatiale des lieux souligne que les deux personnages se déplacent pour se rencontrer : le complément du Nom « d’Arras » (l. 4), complément du mode de transport « coche » évoque une provenance extérieure à Amiens mais indique un mouvement qui rapproche les deux personnages de Des Grieux et Manon ; le verbe de mouvement « suivîmes » indique que les deux hommes ne sont pas acteurs de ce mouvement mais le subissent ; « jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent » (l. 4-5) prolonge le mouvement du coche qui est désormais aussi celui de Des Grieux, et le verbe « descendre » suppose un arrêt du coche, un mouvement vers Des Grieux qui est dans la rue, que le verbe « sortit » (l. 5) complète.

    

2ème partie (l. 6-12) :

* Manon est immédiatement différenciée des autres personnages :

- l’emploi en début de phrase de la conjonction de coordination « mais » (l. 6), oppose la disparition (« se retirèrent aussitôt » l. 6) de « quelques femmes » indiquée dans la phrase précédente à la présence plus prolongée d’une personnalité unique (« une » + « seule » l. 6). Le lecteur sait que ce qu’il attendu est en train de lui être enfin raconté.

- Si les femmes ne s’arrêtent pas, sont prises dans un mouvement (verbe de mouvement « se retirèrent ») rapide (adverbe de temps « aussitôt »), Manon est présentée inversement : les verbes « resta » et « s’arrêta » (l. 6) indiquent  une forme d’immobilité.

- Manon s’oppose aussi à l’homme qui l’aide, par son âge, et par leur comportement : l’adjectif « jeune » (l. 6) s’oppose au groupe nominal « âge avancé » (l. 7) ; si Manon est arrêtée dans la cour, l’homme s’agite (verbe de mouvement rapide et à l’imparfait, donc mouvements répétés : « s’empressait » l. 8). Elle est sujet d’un verbe au passé simple, au premier plan du récit (« s’arrêta »), quand l’homme est sujet de verbes à l’imparfait (« paraissait », « s’empressait »), qui le rangent au second plan du récit.

* Ce début de première rencontre est mis en scène par le biais du point de vue interne, celui du narrateur-personnage Des Grieux, ce qui permet au lecteur de continuer à imaginer la scène : Des Grieux poursuit son récit en donnant des indications descriptives, donc liées à la vue. Il s’agit du premier contact entre les deux personnages, par la vue. Il décrit les deux personnages (cf. les indications d’âge, voir plus haut), évoque ce qu’ils font (l. 6-8). La vue est soulignée par l’emploi du verbe « paraître » à deux reprises dans ce passage : « paraissait » (l. 7) ; « me parut » (l. 8), et repris (même si c’est en négative) par le verbe « regardé » (l. 9).  

* Le choix du point de vue interne permet également de livrer les premières impressions de Des Grieux et de souligner qu’il est d’emblée sous le charme, amoureux :

- l’adjectif accentué par un adverbe « fort jeune » (l. 6), en apposition, met en valeur un premier élément descriptif, dès le début de la phrase. C’est ce qu’il a remarqué de suite : est-ce que cela indique une forme de naïveté supposée, donc une forme de faiblesse ? est-ce que cela indique une forme de charme physique qui attire Des Grieux ? Cette séduction physique, visuelle, est confirmée par l’emploi de l’adjectif « charmante », lui-même accentué par l’adverbe « si » (l. 8). Le charme de Manon montre aussi l’amour que Des Grieux lui porte déjà.

- les sentiments qu’il lui porte d’emblée sont exprimés par la métaphore habituelle du feu de la passion : « enflammé » (l. 10), puis la référence au siège de l’amour : « mon cœur » (l. 12).

* Des Grieux est immédiatement transformé par cette rencontre. Des oppositions entre ce qu’il était avant de voir Manon et ce qui se déroule désormais soulignent combien il s’agit d’un choc amoureux.

- la structure grammaticale de la phrase « Elle me parut… transport. » l’indique : la proposition subordonnée de conséquence (conjonction de subordination « si… que… ») montre l’effet, la conséquence du charme de Manon (« si charmante » l. 8) sur Des Grieux. La conséquence est indiquée à la fin de la phrase (« je me trouvai… » l. 10-11), et est entre temps interrompue par deux propositions subordonnées relatives qui, par le double emploi du pronom personnel « moi » (l. 8 & 9) qui les met en valeur, rappelle ce qu’il était avant cette rencontre : tout d’abord une forte double négation (« ne… jamais » & « ni »)  montre qu’il ne s’était jamais intéressé aux femmes, à l’amour ; puis l’image de Des Grieux aux yeux des autres exprimée par un double groupe nominal mettant en valeur des traits de caractère mélioratifs dans le cadre d’une société normée, moralisée (« la sagesse et la retenue » l. 10). Ceci s’oppose donc à la suite de la proposition subordonnée de conséquence, à partir de « je me trouvai » : le temps long indiqué par la négation « ne jamais », ou par l’imparfait de description, d’état « admirait », s’oppose au changement brusque, au temps bref de la rencontre, de cet effet de Manon sur lui, par l’adverbe « tout à coup » (l. 10), par le préfixe « en » du verbe « enflammé » qui indique un changement brutal, par le nom « transport » (l. 11) qui indique, au sens propre comme au figuré un mouvement, ici de son cœur.

- la même opposition apparaît dans la phrase suivante, insistant encore sur le changement soudain et brutal que la vue de Manon a provoqué chez Des Grieux : la conjonction de coordination « mais » (l. 11), précédée d’un point-virgule qui sépare clairement la phrase en deux parties distinctes qui s’opposent. La « retenue » citée ligne 10 est ici reprise de deux manières, par deux traits de caractère qui se complètent, le fait « d’être excessivement timide » (l. 11) et le fait d’être « facile à déconcerter » (l. 11). Encore une fois cet état durable exprimé par le verbe « être » (l. 10) est ensuite contredit par l’action de déplacement de Des Grieux exprimée par le verbe au passé simple (action de premier plan) « je m’avançai » (l. 12). Cela ne signifie pas que Des Grieux ne subit plus cet amour, mais plutôt que cet amour provoque chez lui un changement du tout au tout.   

- on remarquera que les traits de caractère de son passé, avant la rencontre avec Manon, sont présentés de manière négative par Des Grieux narrateur, comme l’indique l’emploi de termes péjoratifs comme l’adverbe « excessivement » (l. 11) ou le nom « faiblesse » (l. 12) qui qualifie sa timidité.

* Des Grieux ne maîtrise pas ce qui se déroule, ne se maîtrise pas. Cela renvoie d’une autre manière que dans la partie 1 au destin, voire au tragique. 

- Manon est celle qui agit sur lui (sans l’avoir souhaité, choisi) : dans la partie 1, elle est celle qui agit en s’arrêtant (sujet du verbe au passé simple, indiquant une forme d’action : « s’arrêta » l. 6), elle a un employé qui est à son service (« lui servir de conducteur » l. 7). Ici elle est aussi sujet de la longue phrase qui débute par « elle me parut », où Des Grieux est en position de pronom complément (« me »).

- L’emploi du verbe à la forme réfléchie « je me trouvai » (l. 10) indique qu’il constate qu’il est épris de Manon, sans l’avoir souhaité. Enfin le groupe nominal « la maîtresse de mon cœur » (l. 12) présente Manon comme souveraine, détenant une forme d’autorité, lui-même n’étant désigné dans une forme de métonymie que par une partie de lui-même, son « cœur » qui le guide tout entier.

 

3ème partie (l. 12 à 20)

Le mouvement de Des Grieux (« je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur ») poursuit le rapprochement initié dès le début du texte. Ils sont désormais plus proches physiquement. On imagine donc bien que le contact va devenir plus précis.

* Et effectivement un dialogue va s’instaurer entre les deux personnages. Plusieurs indices permettent de le comprendre :

- Tout d’abord un discours narrativisé qui résume le contenu des paroles de Des Grieux, sans les reprendre in extenso : « mes politesses » (l. 13). Le verbe « reçut » (l. 13) indique bien qu’une relation est en train de s’instaurer entre les deux personnages, ce que le lien entre la 3è personne du pronom personnel « elle » et le déterminant possessif de la 1ère personne « mes » suggère aussi.

- Ensuite un discours rapporté au style indirect, introduit par le verbe interrogatif « je lui demandai » (l. 13-14), où les deux pronoms désignant les personnages sont proches (« je lui »), et montrent le rapprochement des deux personnages. La phrase suivante use aussi du style indirect, cette fois pour la première prise de parole de Manon : « elle me répondit » (l. 14-15). La succession de ces deux phrases met en valeur un échange de paroles, donc une proximité nouvelle des deux futurs amants. 

* Manon est présentée comme contraire à ce qu’elle peut paraître : malgré sa jeunesse, elle n’est pas timide et semble posséder une expérience dans ses rapports aux hommes.

- Oppositions entre sa jeunesse (« fort jeune » l. 6 & « encore moins âgée que moi » l. 13, où l’adverbe « encore » accentue cette jeunesse) et son assurance : « sans paraître embarrassée » (l. 13) (la négation rejette ce qu’on pouvait attendre de l’attitude d’une jeune fille abordée par un homme) ; « elle était bien plus expérimentée que moi » (l. 18) (le comparatif de supériorité « plus… que… » met en valeur l’expérience, une forme de savoir apprise par la pratique et non de manière théorique, le comparatif étant en plus renforcé par l’adverbe « bien »).

- L’adverbe « ingénument » (l. 15) paraît presque ironique ici, au vu de cette assurance qu’elle démontre : c’est plus l’apparence qu’elle peut donner à ceux qui l’observent. Le lecteur comprend vite que Manon n’est pas forcément ce qu’elle paraît, ou du moins qu’il s’agit d’un personnage complexe, aux facettes multiples.

* L’amour comme sentiment ou comme relation sensuelle est développé dans cette partie, indiquant de suite ce qui va unir les deux personnages :

- Pour ce qui est de Des Grieux, il multiplie les allusions : « L’amour » est clairement énoncé, et en évidence au début de la phrase qui débute ligne 15. Confirmation de la ligne 12 (« maîtresse de mon cœur »), le même groupe nominal étant d’ailleurs repris ligne 16 (« mon cœur »). En fin de phrase ligne 17 apparaît un autre groupe nominal, « mes désirs », qui peut englober à la fois le sentiment amoureux et une attirance physique. On note encore un autre groupe nominal au pluriel, ce qui en renforce l’ampleur : « mes sentiments » (l. 18). Puisque Des Grieux est le narrateur, il s’épanche bien plus sur son intimité que sur celle de Manon : la multiplication des pronoms personnels et des déterminants possessifs à la première personne montre combien il s’attache ici à dépeindre la naissance subite de cet amour pour Manon.

- Ainsi, pour ce qui est de Manon, les références à l’amour sont moindres. Certes, elle ne le rejette pas (voir l’absence de timidité déjà évoquée plus haut), mais cela ne signifie pas qu’elle ressente une attirance à ce stade pour lui. On note toutefois ligne 19 : « son penchant au plaisir ». Le choix du nom « plaisir » renvoie ainsi plus à la sensualité, à la sexualité qu’au simple sentiment amoureux. Et ce nom est complément du nom « penchant » qui montre, dès l’apparition du personnage dans le roman, combien Manon ne peut s’empêcher de profiter de ce que ses rencontres amoureuses lui offrent. Le choix des parents de l’envoyer au couvent se comprend assez aisément, en opposition avec cette attirance de la jeune fille pour la sensualité : « elle y avait été envoyée par ses parents pour y être religieuse » (l. 15) est repris ensuite par « on l’envoyait au couvent » (l. 19). La deuxième référence à cet objectif se comprend différemment puisqu’elle apparaît après la proposition grammaticale causale ligne 18 : « car elle était bien plus expérimentée que moi ». Et on comprend que cette expérience est liée à des relations amoureuses qu’elle a déjà eues auparavant, malgré son jeune âge, car la première partie de la phrase évoque le fait qu’elle comprend vite l’expression de la séduction de Des Grieux (« qui lui fit comprendre mes sentiments » l. 17-18). Le choix des parents est d’ailleurs confirmé par la suite de la deuxième référence au couvent, par une proposition qui exprime le but : « pour arrêter sans doute son penchant au plaisir » (l. 19), où le verbe « arrêter » énonce clairement la raison du choix des parents de Manon.    

* Le destin est aussi mis en avant dans cette partie, et même de manière plus évidente encore : les deux personnages ne sont pas maîtres de cette rencontre et de ce qu’elle va entraîner :

- Des Grieux n’a pas choisi cette rencontre, ni de tomber immédiatement amoureux de cette jeune femme : il évoque le « dessein » (l. 17) des parents de Manon, qui s’oppose lui aussi à ses désirs personnels à l’égard de Manon, ce que la comparaison « comme un coup mortel pour mes désirs » (l. 17) exprime parfaitement. Ne pas pouvoir poursuivre une relation avec Manon est assimilé à sa propre disparition, comme si plus rien d’autre n’avait d’importance. Le « coup » est un élément extérieur sur lequel le personnage n’a pas prise. Des Grieux est guidé par son amour : « L’amour me rendait déjà si éclairé » (l. 15-16) offre une personnification de l’amour qui est sujet du verbe, et donc dirige les actes du personnage à ce moment-là. S’il perd sa timidité, c’est parce que l’amour lui commande de s’approcher de Manon et de converser avec elle.

- Manon est à Amiens parce que ses parents ont choisi un avenir pour elle : la formule assez impersonnelle « ce qui l’amenait à Amiens » (l. 14) place Manon en position de COD (« l’ »), donc en situation de suivre une volonté supérieure ; la voix passive « elle y avait été envoyée par ses parents » (l. 15) met en avant le fait qu’elle n’a pas choisi de venir en ce lieu (« par ses parents », complément d’agent, indique qui a l’autorité sur elle) ; « malgré elle » (l. 18) rappelle encore une fois l’opposition de Manon à ce que ses parents ont choisi pour elle, cette opposition étant mise en valeur par le présentatif « C’était » (l. 18). On note également que Manon ne semble pas maîtresse de ses pulsions amoureuses : le « plaisir » (l. 19) est en position de sujet, par le pronom relatif « qui », des deux propositions subordonnées relatives « qui s’était déjà déclaré » (l. 19-20) et « qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les siens » (l. 20). Le passé de la jeune femme exprimé par le plus-que-parfait « s’était déclaré », mais aussi l’avenir commun des deux personnages, exprimé au passé composé « a causé » (avenir que Des Grieux plus âgé, narrateur, connaît et peut donc prédire), est donc soumis à ce « plaisir », aux pulsions amoureuses, sexuelles de Manon. On passe donc des conséquences du « plaisir » sur Manon seule, aux conséquences sur les deux personnages, par l’énonciation distincte mais liée par la conjonction de coordination « et » : « tous ses malheurs » « et les miens ». Les deux possessifs se répondent (déterminant « ses » pour Manon, pronom « miens » pour Des Grieux).

- Le fait de terminer la phrase sur cette anticipation sombre (les « malheurs » est un terme péjoratif, qui indique un avenir bien difficile, d’autant que le nom est au pluriel) laisse imaginer une suite au lecteur, sans que celui-ci la connaisse. Mais on voit bien que l’ensemble du destin tragique des deux personnages s’explique ici, tel que présenté par Des Grieux, par cette attirance pour Manon vers les plaisirs physiques, vers l’amour. Prévoir l’avenir renvoie encore une fois au destin, et au tragique, pour ce qui concerne les deux personnages.

 

Conclusion :

- Cet extrait met en scène un amour qui naît pour Des Grieux de manière immédiate et foudroyante. Il montre combien cette rencontre l’a immédiatement soumis à la passion amoureuse, passion immense pour Manon. Des Grieux reprend ici le topos du « coup de foudre amoureux ».

- L’extrait permet également de présenter Manon, qui entre dans le récit, et de mettre en parallèle sa jeunesse et son expérience amoureuse. Elle est donc immédiatement présentée au lecteur comme un personnage soumis à ses sentiments amoureux, à ses pulsions sexuelles.

- Les deux personnages semblent guidés par une forme de destin, comme si leur rencontre était inéluctable, mais aussi tragique, puisque cette rencontre leur apportera à la fois bonheur et malheur, va les transporter mais aussi les perdre. Les ingrédients de la suite du récit sont ici déjà en germe puisque les soubresauts de la vie commune des deux personnages sont déjà exposés ici. Ce début est donc programmatique.